Rapport d'étonnement d'un futur responsable d'espace de médiation numérique : les trouvailles, les ratés, et ce que le métier de médiateur n'est pas.
Il y a un moment, dans toute arrivée en terrain inconnu, où l'on comprend qu'on ne reviendra pas tout à fait le même. Pour Alice, c'est la chute dans le terrier du lapin blanc. Pour moi, ça a été une porte vitrée, un poteau planté au milieu de la salle d'accueil, et une découpe laser qu'on m'a présentée comme le premier outil « indispensable » du lieu. Rien de magique en apparence. Et pourtant.
Je suis en formation de responsable d'espace de médiation numérique (REMN), et voici ce que m'a appris mon arrivée au Fablab Coh@bit — pas une success story bien rangée, mais un vrai rapport d'étonnement, avec ses trouvailles, ses ratés et ses questions encore ouvertes.
Le terrier du lapin blanc : les outils qu'on ne voit pas tout de suite
La première chose qui m'a frappé n'était pas une machine. C'était l'organisation invisible derrière les machines. Un agenda partagé entre médiateurs, hébergé chez un fournisseur associatif plutôt qu'un géant du cloud. Un compte wiki créé dès le premier jour, pour que chaque nouvel arrivant puisse immédiatement contribuer plutôt que d'observer en silence pendant des semaines.
On ne vous fait pas visiter le Fablab, on vous met dedans.
C'est un détail, mais il dit quelque chose d'essentiel sur la philosophie du lieu. Comme Alice qui grandit et rétrécit sans prévenir, on découvre les usages en les pratiquant, pas en les lisant sur une notice.
La découpe laser, ou l'art de se tromper avec méthode
Le vrai baptême du feu, littéralement, a été la découpe laser ML-W1070. Focus, sécurité des axes X/Y, paramétrage sous LightBurn : il a fallu plusieurs jours et plusieurs essais pour comprendre comment la machine réagissait vraiment, au-delà de la théorie.
Ce n'est pas allé sans échecs. Lors d'un atelier avec un groupe d'étudiants du DU Énergies, les premiers tests de découpe ont tout simplement raté, faute de paramétrage correct. Il a fallu chercher, ajuster, recommencer, avant de trouver la bonne combinaison pour le MDF 3 mm. Ce genre de moment n'est pas le plus flatteur à raconter, mais c'est probablement le plus formateur : on apprend rarement quelque chose de solide en réussissant du premier coup.

Il y a eu aussi la découverte du TROTEC, une autre machine de découpe, présentée en soutien lors d'un atelier avec des étudiants du Master Design Situé. Une « grande découverte », comme je l'ai noté sur le moment — la formule est simple, mais elle traduit bien cette sensation d'empiler les nouveautés plus vite qu'on ne peut les digérer.
Les personnages du pays des merveilles
Un Fablab, ce n'est jamais une salle de machines. C'est une galerie de personnages, chacun avec sa spécialité et sa manière d'habiter le lieu.
Il y a eu la rencontre avec deux stagiaires porteurs du projet INCLUEDO, un escape-game de sensibilisation aux handicaps invisibles destiné au personnel universitaire. L'un, formé à la modélisation 3D, façonne les pièces et les prototypes ; l'autre, issue d'un parcours en psychologie, conçoit et mène les entretiens avec le public cible. Leurs difficultés n'étaient pas techniques mais organisationnelles — la documentation, les briefs, les débriefs. Un rappel utile : dans un tiers-lieu, les obstacles ne sont pas toujours ceux qu'on attend.
Il y a eu aussi Catherine, en charge de la brodeuse numérique, qui m'a fait découvrir le petit fonds documentaire du Fablab — des livres glanés dans les boîtes à livres de la ville, deux ouvrages sur Unix, le C et l'électronique qui l'ont particulièrement marquée dans son propre parcours. Elle résumait tout cela par un mot qu'elle empruntait à quelqu'un d'autre : un « gisement ». Mais elle m'a raconté, sans détour, pourquoi ce fonds restait modeste : des livres empruntés jamais rendus, parfois des vols, qui ont freiné l'élan de constitution d'une vraie bibliothèque. Même dans un lieu pensé pour le partage, la confiance a ses limites.
Curiouser and curiouser : apprendre en marchant
Entre deux ateliers, il a aussi fallu apprendre pour soi-même. Une initiation à Tinkercad avec un collègue, pour reprendre la conception d'une pièce du projet INCLUEDO. Une autre à FreeCAD, avec un tutoriel pas à pas pour modéliser un dé à jouer, face par face — exercice modeste en apparence, mais qui oblige à comprendre la logique du logiciel plutôt qu'à suivre des raccourcis.
C'est là qu'on retrouve le vertige d'Alice : on ne sait jamais très bien, dans un Fablab, si l'on est en train d'enseigner ou d'apprendre. Souvent, c'est les deux à la fois, dans la même heure, avec la même personne.
Ce que le poteau au milieu de la pièce m'a appris
Tous les constats n'étaient pas techniques. Un espace de lecture cosy serait bienvenu dans la salle d'accueil, mais un poteau planté en plein centre limite l'aménagement possible. C'est un détail presque comique, mais révélateur : même dans un lieu conçu pour la fabrication et l'ingéniosité, certaines contraintes matérielles ne se résolvent pas avec une imprimante 3D.
Ce que j'ai fini par comprendre du rôle de médiateur
Après plusieurs semaines, une phrase reçue en débrief a fini par résumer beaucoup de choses : ne pas hésiter à dire quand on ne sait pas, plutôt que de tout porter seul sur ses épaules, et chercher la solution avec les usagers plutôt que pour eux. Ce n'est pas un conseil spectaculaire. C'est même l'inverse d'une posture d'expert.
Le rôle d'un manager de Fablab, tel que je le vois désormais, tient moins de l'enseignant que du facilitateur — presque un entremetteur. Le laisser-faire est la philosophie du lieu, y compris quand cela implique un risque d'erreur : dans la plupart des cas, on peut réparer, alors on laisse l'usager apprendre de ses essais. Et le médiateur lui-même reste un apprenant parmi d'autres.
Quelqu'un en sait presque toujours beaucoup plus que moi sur un sujet donné — et c'est une ressource, pas une menace.
Retomber sur ses pieds
Alice finit par sortir du pays des merveilles, un peu différente de celle qui y était entrée. Ce que je retiens de mes premières semaines à Coh@bit, ce n'est pas une compétence particulière — la découpe laser, FreeCAD, la médiation d'atelier — mais une manière de se tenir face à l'inconnu : rester attentif, observateur, ouvert, et accepter de ne pas tout savoir avant d'agir.
Ce n'est pas un exploit qu'on raconte pour se mettre en valeur. C'est simplement ce que produit, très concrètement, le fait de se laisser tomber dans un terrier sans savoir exactement ce qu'on va y trouver.



